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Licites ou pas, en vente libre ou sur prescription, la panoplie des produits permettant de plus -ou mieux -travailler est large. De la caféine aux drogues illicites, en passant par l'alcool ou les psychotropes, les pratiques dopantes se généralisent dans les entreprises. Au point de devenir un réel problème de santé publique.

Il n'y a pas que les Tom Simpson ou Lance Armstrong pour repousser les limites de leurs performances à l'aide de substances diverses et variées. Il y a aussi les innombrables « dopés du quotidien » : ouvriers, employés, cadres, soit... autant de collègues potentiels. Si les premiers défrayent la chronique à coups de piqûres d'EPO ou de stéroïdes, les seconds sont largement passés sous silence lorsqu'ils composent avec l'alcool, la caféine, les amphétamines, les antidépresseurs, ou même la cocaïne, pour faire face aux exigences de leurs fonctions. « Ce qui est demandé à l'homme est tout bonnement surhumain. (...) On ne fait plus de différence entre le sportif de haut niveau et le salarié. A cette différence près que le salarié dispute un match chaque jour » , explique Michel Hautefeuille, psychiatre-addictologue au célèbre centre médical Marmottan. Besoin d'un dépassement de soi + banalisation des « béquilles chimiques » + facilité du « à chaque problème sa molécule ! » ont fait de l'homme un véritable « h omo syntheticus ». Au travail, les adeptes des « conduites dopantes » (le terme « dopage » est réservé aux sportifs) constituent ainsi aujourd'hui un vrai problème de santé publique, estiment les experts.


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L'alcool en tête

Ce type de consommation a finalement glissé vers l'entreprise tout en se diversifiant et se complexifiant. Pour les professionnels de santé, un « bricolage chimique » a fait tache d'huile en s'appuyant sur une très large panoplie de produits licites ou illicites, en vente libre ou prescrits par les médecins, mais ayant tous pour objectif de plus - ou mieux -travailler. On a ainsi changé d'échelle, jusqu'à toucher à l'addiction. « Le centre Marmottan est proche du quartier de la Défense et, au début des années 2000, des gens de la finance, de l'informatique ou des assurances ont commencé à venir en nous disant : "Je prends des produits, dont je ne peux me passer, uniquement sur mon lieu de travail"... », se souvient Michel Hautefeuille.

Etait ainsi né ce qui est devenu un vaste supermarché du coup de pouce, où se côtoient d'un côté les stimulants destinés à améliorer la performance, et de l'autre des produits psychoactifs - dans le sillage de l'alcool, toujours en tête du palmarès -permettant de mieux supporter le travail.

Au rayon des stimulants se bousculent caféine (sous forme de gélules, des employés de La Poste absorbent ainsi jusqu'à l'équivalent de 75 expressos par jour, témoignent des médecins), vitamines, compléments alimentaires, amphétamines et psycho-stimulants (qui empêchent de dormir), DHEA, créatine, anabolisants, stéroïdes, cocaïne... auxquels internet a ouvert la porte à tous les approvisionnements hors contrôle et à tous les détournements. Au rayon des « béquilles », les psychotropes, qui gomment le stress et sa souffrance et sont de loin les plus pratiqués : antidépresseurs (qui sont également... des stimulants), anxiolytiques, somnifères, bétabloquants, antidouleurs, cannabis, héroïne, etc.

Au début du XXIe siècle, on en est presque à « chaque secteur sa drogue » : pour la première fois, en 2010, l'Inpes (Institut national de prévention et d'éducation pour la santé) a publié un baromètre sur ce thème. On y apprend que la plus forte consommation d'alcool se trouve dans les secteurs de la construction, de l'agriculture et de la pêche, de l'industrie et de l'hébergement-restauration ; celle de cannabis dans les métiers des arts et spectacles, mais aussi encore dans la construction et l'hôtellerie-restauration ; que la consommation d'autres drogues illicites (cocaïne, ecstasy, poppers, champignons hallucinogènes) touche surtout les arts et les spectacles, l'information-communication, la restauration et la construction. Professionnels et médecins précisent le tableau. Les antidépresseurs sont populaires chez les administratifs et les enseignants ; les anxiolytiques dans l'encadrement ; la cocaïne dans la finance, la médecine et toujours la pub ; l'héroïne, qui donne calme et distance émotionnelle, dans le corps médical et chez les avocats, et sont globalement très concernés les métiers à haut risque, à forte pénibilité, à responsabilités importantes, ou simplement soumis à une forte pression : « les coursiers livreurs de pizzas sont réputés comme ceux qui se dopent le plus », s'accordent les experts.

Un rien exotique, cette réalité est difficile à cerner par l'entreprise du fait de ses multiples portes d'entrée et dénis. La faute à une forme de tolérance, d'abord : les « pots » sur les lieux du travail sont un fait culturel, et le Code du travail lui-même autorise le vin, la bière et le cidre dans l'entreprise... Difficile, ensuite, de faire la part du « personnel » et du « trouble psychosocial » : le salarié importe-t-il son malaise depuis sa sphère privée ? Ou est-il dû aux vertus anxiogènes du fonctionnement de l'entreprise ? L'absence de statistiques révèle de surcroît un tabou considérable. « Il n'y a pas d'études sur les situations d'addiction en entreprise », indique Denis Maillard, du cabinet Technologia, spécialisé dans l'évaluation et la prévention des risques professionnels en entreprise. « On ne se donne pas les moyens de cerner le problème », ajoute ce médecin : les entreprises ne bougent pas tant que cela ne touche pas leur image. Les substances psychotropes seraient pourtant à l'origine de 15 à 20 % des accidents mortels du travail et posent aux entreprises autant de problèmes de responsabilité civile et pénale, de prévention, voire de dépistage.

Le culte de la performance

Le phénomène touche toutefois par son amplitude. Au « doigt mouillé », mais en ligne avec d'autres pays européens, on compterait entre 5 et 20 % des salariés consommateurs de substances pour être en forme au travail. Les médecins du travail tirent régulièrement la sonnette d'alarme ; depuis 2007, les pouvoirs publics s'en inquiètent et mobilisent la MILDT (Mission interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie) ; et les conférences internationales et forums régionaux se multiplient sur le sujet. Souvent en cause : la souffrance au travail, relèvent médecins et sociologues. « Le travail peut être aussi bien un facteur qui construit et soutient l'individu qu'inversement être pathogène », souligne Astrid Fontaine, ethnologue du Laboratoire de recherche en sciences humaines. « Le vrai poison, ce sont les conditions de travail », insiste Michel Hautefeuille. Avec à la clef stress, dépressions et burn-out. « On constate une montée en puissance depuis 2006-2007, et la crise n'arrange rien, témoigne ce médecin du travail parisien. je n'ai jamais vu autant de souffrance dans l'entreprise et les salariés en parlent désormais spontanément. »
Les risques psychosociaux sont ainsi aujourd'hui, selon les sources, la première ou deuxième cause de consultations des pathologies professionnelles, et les suicides à France Télécom, chez  Renault, à La Poste ou à l'ONF (Office national des forêts), qui ont récemment marqué l'opinion, ne constituent que la pointe de l'iceberg.


C'est que, depuis la révolution managériale des années 1990, soulignent les sociologues, le travail est devenu un lieu de compétition, où il faut aller vite et « tenir », où sont apparus le management par le stress, la précarité, la densification du travail, l'« open space » et le culte de la performance, favorisant du même coup les drogues de dépassement ou de sociabilisation aidant à mieux s'intégrer, à survivre, ou tout simplement à rester dans la course. « La France est en tête de la productivité horaire, et la première en termes de consommation de psychotropes. Tout est dit ! Les salariés sont des athlètes du quotidien dans l'invisibilité la plus totale », estime Marie Pezé, docteur en psychologie et expert auprès de la cour d'appel de Versailles. Le lien entre organisation du travail et dopage est devenu patent.

 

Ces « dopés » ne sont pourtant pas des toxicomanes. « Il s'agit davantage d'une conséquence d'un problème de management que d'une addiction » , estime le docteur Bernard Salengro, secrétaire national de la CFE-CGC. « Les stupéfiants coupent de la réalité, mais ils sont ici au contraire utilisés pour s'accrocher à la réalité et la surmonter. La cause du comportement d'ajustement et d'adaptation est en amont, ce qui permet le plus souvent de s'arrêter du jour au lendemain » , confirme le docteur Patrick Laure, chercheur en sociologie associé à l'université de Lorraine. Autre gage d'optimisme - et un paradoxe en période de crise et vu la timidité des DRH et du patronat -, les entreprises ont commencé à bouger. Sont peut-être passés par là les suicides à répétition, le rapport « Bien-être et efficacité au travail » (rapport Lachmann) remis à François Fillon en 2010... ou tout simplement un très actuel souci de compétitivité. « Une partie du monde patronal a pris conscience des limites de l'engagement des salariés. Car la plus grande grève, c'est bien quand les salariés sont là... sans être là ! Nous-mêmes, syndicats, nous nous étions éloignés de l'individu et du travail » , reconnaît Jean-François Naton, conseiller confédéral santé de la CGT. « Les patrons ont évolué et acceptent de parler de la qualité de vie au travail. Ils ont compris qu'un salarié impliqué est plus motivé et donnera davantage » , ajoute Patrick Pierron, secrétaire national CFDT chargé des questions du travail. « Travaillez mieux pour travailler plus », en quelque sorte...

Source:les echos.fr  Daniel Bastien
 


 


Date de création : 12/12/2012 : 10:45
Dernière modification : 12/12/2012 : 11:02
Catégorie : Dossier Stress - Stress
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